Strictly 4 The Scythe : Denzel Curry plonge dans le chaos du Sud

juin 8, 2026
Léna Roussel
Ecris par Léna Roussel

Passionnée de maison et de voyage, j’adore partager des idées simples pour rendre le quotidien plus doux, ici comme ailleurs. Bienvenue chez moi — et sur les routes du monde !

Strictly 4 The Scythe : Denzel Curry plonge dans le chaos du Sud

Vous pensiez que Denzel Curry allait souffler ? Raté. À peine un an après King of the Mischievous South Vol. 2, le rappeur de Carol City, Floride, revient non pas seul mais à la tête d’un collectif baptisé The Scythe — La Faucheuse — avec un projet aussi ambitieux qu’instable : Strictly 4 The Scythe, sorti le 6 mars 2026 via Loma Vista Recordings. Huit titres, vingt-neuf minutes quarante et une secondes, et une promesse : célébrer le rap sudiste dans toute sa moiteur, son chaos et ses basses bourdonnantes.

Le titre même du projet est un clin d’œil aux initiés — un écho délibéré à Strictly 4 My R.V.I.D.X.R.Z, la mixtape qui lançait Denzel à l’aube de sa carrière. La boucle n’est pas bouclée, elle est agrandie.


L’Ultraground et la genèse du collectif

Pour comprendre Strictly 4 The Scythe, il faut remonter à ce que les proches de Denzel Curry appellent l’Ultraground — cet écosystème de collaborateurs fidèles, héritiers du Raider Klan, le crew qui avait vu naître les premières rimes de Denzel en Floride.

Comme le souligne Les Inrockuptibles, la démarche de Denzel avec The Scythe est "finalement moins égotique qu’altruiste, en phase avec l’énergie des débuts". Ce n’est pas un featuring de façade : les cinq membres du collectif — Denzel, Key Nyata, TiaCorine, A$AP Ferg et Bktherula — avaient déjà gravitéautour de King of the Mischievous South Vol. 2. Leur association sous l’étiquette The Scythe constitue donc une formalisation de liens préexistants, une façon de transformer une constellation informelle en entité collective revendiquée.

La pochette violette aux effets drippings rappelle visuellement les premières mixtapes de Denzel, signal clair : on n’est pas là pour faire propre.

L’identité sonore : dirty south, phonk et électro

Le cœur battant de Strictly 4 The Scythe, c’est une esthétique résolument Dirty South — ce rap accidenté qui court entre Memphis, Atlanta et Miami — que Denzel pimente aux atmosphères planantes du cloud rap. Sur des basses rondes et bourdonnantes, comme le décrit Télérama, le collectif se passe les plats dans un mélange de moiteur appuyée et de légèreté euphorisante.

La production est majoritairement signée Working On Dying, crew de beatmakers originaire de Philadelphie, connu pour ses textures bruyantes et ses structures qui dérèglent volontairement le confort de l’auditeur. Leur présence impose une direction musicale précise : ça grince, ça vrombe, ça dégage une énergie proche d’un groupe de punk hardcore — l’artwork du projet, évoquant davantage un disque de rock alternatif qu’un album rap, ne ment d’ailleurs pas sur la marchandise.

Le spectre sonore convoque le phonk, le crunk et des éléments électro dont la brutalité fait contrepoint à la fluidité des flows. Une tension permanente entre le rugueux et le dansant.

Les acteurs du projet : qui est qui ?

Key Nyata, co-architecte discret

Key Nyata est le co-pilier de The Scythe. Co-compositeur et figure centrale dans la construction du projet aux côtés de Denzel, il incarne la dimension collective revendiquée de l’album. Son rôle dépasse le statut de simple invité — il est co-propriétaire de la vision.

TiaCorine et Bktherula, jeunes talents du Sud

TiaCorine et Bktherula représentent ce que Télérama identifie comme "jeunes talents en devenir". Toutes deux issues de la scène rap sudiste, elles apportent une énergie féroce et des flows qui tranchent avec la gravité parfois solennelle d’un Denzel en mode solo. Leur présence transforme le projet en vrai symposium transgénérationnel.

A$AP Ferg, le revenant

A$AP Ferg — crédité sur le titre phare THE SCYTHE aux côtés de TiaCorine — est qualifié de "revenant" par Télérama. Son retour dans l’espace rap, ici encadré par l’écosystème de Denzel, retrouve une pertinence que ses projets récents en solo n’avaient pas toujours su lui offrir.

Working On Dying, les architectes du bruit

Le rôle de Working On Dying est structurant. Ce crew de beatmakers philadelphiens a imposé une cohérence sonore à un projet qui aurait pu se disperser sous le poids de ses ambitions. Leur production est la colle qui retient le chaos.

Les guests : Juicy J, Smino et les autres

Parmi les contributions extérieures, Goûte Mes Disques cite Juicy J — légende du crunk de Memphis —, Smino, Rich The Kid et Lazer Dim 700, qui apparaît sur le premier extrait Lit Effect. La présence de Juicy J, en particulier, ancre le projet dans une généalogie explicite : ce n’est pas du rap sudiste en costume, c’est une filiation assumée.

📌 À retenir : Strictly 4 The Scythe réunit cinq membres fondateurs (Denzel Curry, Key Nyata, TiaCorine, A$AP Ferg, Bktherula), une production dominée par Working On Dying, et des invités comme Juicy J, Smino et Lazer Dim 700 pour un total de 8 titres en moins de 30 minutes.

Les morceaux marquants

Le tracklisting de Strictly 4 The Scythe sur Spotify révèle une économie de moyens calculée : huit titres, environ trente minutes, aucune graisse.

THE SCYTHE, avec TiaCorine et A$AP Ferg, fonctionne comme une déclaration d’intention collective — flows entremêlés, production saturée, ton revendicatif. Lit Effect, avec Lazer Dim 700, a servi de premier extrait et d’introduction publique au projet, posant les bases d’une esthétique hybride entre phonk et trap sudiste.

Le format court force une intensité constante : chaque morceau doit gagner sa place sans délayage. C’est la logique d’un EP structuré comme un uppercut plutôt que d’un album-fleuve.

Les points forts du projet

Plusieurs qualités distinctives se dégagent à l’analyse :

  • La cohérence éditoriale : Denzel Curry ne change pas de cap pour plaire à un public plus large. Il approfondit une veine stylistique au risque de rester dans un segment de niche.
  • Le naturel de la dynamique collective : contrairement à beaucoup de projets dits "collaboratifs" qui sonnent comme des compilations, The Scythe sonne comme un groupe.
  • L’ancrage générationnel : la coprésence de Juicy J et de Bktherula dans un même univers crée une tension productive entre héritage et émergence.
  • La durée maîtrisée : moins de trente minutes, c’est un choix éditorial fort — ne pas sur-expliquer, ne pas sur-vendre.

Les limites et réserves

The Backpackerz qualifie le projet de "mise en bouche prometteuse mais disparate". C’est un diagnostic honnête.

La brièveté du format, si elle est une force structurelle, peut frustrer : certains titres semblent trop courts pour atteindre leur plein potentiel. La diversité des contributeurs, réelle atout sur le papier, génère aussi des ruptures de ton qui peuvent perturber l’écoute en continu.

⚠️ Attention : Strictly 4 The Scythe n’est pas un album de transition vers le grand public. Son esthétique délibérément crasseuse et son format condensé supposent une familiarité préalable avec le rap sudiste pour être pleinement apprécié.

La question de la place de Denzel Curry dans la hiérarchie du hip-hop américain reste entière. Comme le note Les Inrockuptibles, il demeure "l’éternel outsider" malgré une discographie sans véritable faux pas — aux côtés de Kendrick Lamar, Drake ou J. Cole, sa visibilité n’a jamais été proportionnelle à sa maîtrise. Strictly 4 The Scythe ne résout pas ce paradoxe ; il le documente.

Pour les amateurs de rap indépendant qui suivent la scène sudiste émergente, on peut également mentionner que des artistes comme La Reezy, rappeur de la Nouvelle-Orléans qui redessine le rap indépendant, s’inscrivent dans un mouvement parallèle de réappropriation des codes du Sud — preuve que Denzel n’est pas seul dans cette démarche de réhabilitation.

Un projet à replacer dans une trajectoire

Denzel Curry est signé sur Loma Vista Recordings, maison-mère de Militarie Gun, Iggy Pop et Korn. Ce détail n’est pas anodin : il explique la liberté de ton, la perméabilité aux influences rock et hardcore, et l’absence de pression commerciale évidente. Il a récemment tourné en première partie des Deftones et enregistré avec les metalleux de Knocked Loose — autant de signaux qui dessinent un artiste en perpétuelle transgression des frontières de genre.

Strictly 4 The Scythe s’inscrit dans cette logique : après des albums réflexions sur la maladie mentale (TA13OO), des odes à la Floride (ZUU) ou des œuvres ouvertement rock (Melt My Eyez See Your Future), Denzel revient à l’origine — le collectif, la rue, la basse grave.

L’album n’est pas parfait. Il est vivant. Et dans un paysage rap où la perfection polie a souvent remplacé l’urgence brute, c’est déjà une position radicale.


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