- Ce que la DSP de décembre 2024 prévoyait réellement
- Le coup de force d’Orange et la réaction politique
- L’arbitrage de Matignon : la doctrine budgétaire l’emporte
- Les règles qui encadrent le financement public des télécoms
- Ce que Mayotte THD perd — et ce qu’il reste
- Le paradoxe d’un territoire sous-connecté
Déploiement fibre optique à Mayotte : pourquoi l’État a tranché en faveur d’Orange
Vous pensiez que le déploiement de la fibre optique à Mayotte serait une affaire technique, résolue dans quelques bureaux parisiens entre experts en télécommunications ? Il a failli devenir un feuilleton politique, avec sit-in devant les chantiers, interpellations au Sénat et ministre des Outre-mer brandissant la notion de « passage en force ». Le déploiement fibre optique Mayotte s’est transformé en conflit ouvert entre deux visions radicalement opposées de l’aménagement numérique du territoire — et c’est finalement Matignon qui a mis fin au bras de fer, en mars 2026, en tranchant sans ambiguïté en faveur d’Orange.
La décision a un mérite : elle est cohérente avec une doctrine budgétaire constante. Elle a aussi un coût : celui de réduire les ambitions d’un projet pensé pour couvrir l’intégralité de l’archipel.

Ce que la DSP de décembre 2024 prévoyait réellement
Le 19 décembre 2024, le Conseil départemental de Mayotte attribuait à Mayotte THD — filiale du groupe réunionnais Océinde, dirigé par l’homme d’affaires Nassir Goulamaly — une délégation de service public pour déployer la fibre optique sur l’ensemble du territoire mahorais.
Le contrat était ambitieux : 183 millions d’euros d’investissement total, pour raccorder 63 000 habitations et entreprises, des zones les plus denses aux plus reculées des deux îles de l’archipel.
Le modèle économique reposait sur une péréquation tarifaire classique : les zones urbaines rentables — Mamoudzou, Koungou, Tsingoni — devaient financer, en quelque sorte, la couverture des villages isolés où aucun opérateur privé n’aurait jamais posé un câble de son propre chef. Ce principe de solidarité géographique était la colonne vertébrale du projet.
L’État et l’Europe s’étaient engagés à hauteur de 65 millions d’euros au total. Mayotte THD apportait la moitié des 183 millions nécessaires. Le département n’avait plus qu’à débourser 26,5 millions d’euros — une somme raisonnable pour atteindre l’objectif affiché : la fibre partout, au même tarif pour tous.

Le coup de force d’Orange et la réaction politique
Dès mars 2025, Orange faisait connaître son intention de déployer, à ses propres frais, un réseau de fibre optique dans les communes les plus peuplées de Mayotte. L’ironie ne manquait pas de relief : l’opérateur avait concouru à la DSP, l’avait perdue, et entendait maintenant s’installer quand même — sur les territoires les plus rentables.
Le 18 juin 2025, alors que Mayotte THD commençait la construction du premier nœud de raccordement de son réseau, Orange avançait ses pions en parallèle. Les élus départementaux et le préfet ont condamné l’initiative. Manuel Valls, alors ministre des Outre-mer, a envoyé une lettre à la présidente du groupe — dont l’État demeure le premier actionnaire — dénonçant un « passage en force ».
📌 À retenir : En juin 2025, Orange déployait son réseau dans les zones urbaines de Mayotte sans attendre l’arbitrage de l’État, alors même qu’une DSP avait été attribuée à un concurrent. Le sénateur Saïd Omar Oili alertait le gouvernement en octobre 2025, qualifiant la démarche d’« installation illégale » au détriment de la délégation de service public.
La question fut posée formellement au Sénat le 23 octobre 2025. La réponse du gouvernement, apportée le 8 janvier 2026 par Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du numérique, confirmait que l’exécutif suivait le dossier « tout particulièrement ». Sans pour autant stopper Orange.
L’arbitrage de Matignon : la doctrine budgétaire l’emporte
En mars 2026, Matignon a rendu son verdict. Le gouvernement autorise Orange à poursuivre le raccordement de 28 000 foyers dans les cinq communes les plus peuplées du département : Mamoudzou, Tsingoni, Koungou, Pamandzi et Dzaoudzi.
La justification est d’une clarté comptable presque brutale : l’État ne peut pas subventionner l’installation de la fibre là où un opérateur privé déploie déjà à ses frais. Ce principe, qui régit le financement public des infrastructures numériques en zones peu denses sur l’ensemble du territoire français, s’applique désormais à Mayotte.
Conséquence directe : la DSP attribuée à Mayotte THD devra être revue à la baisse, amputée de ses zones les plus rentables pour se concentrer uniquement sur les secteurs ruraux et les communes moins denses. Là où, précisément, aucun opérateur privé ne s’aventurera spontanément.
Les règles qui encadrent le financement public des télécoms
Pour comprendre pourquoi l’État a pu tenir ce raisonnement sans se contredire, il faut revenir sur la doctrine qui gouverne les aides publiques aux réseaux d’initiative publique (RIP) en France.
Le principe est simple :
- Les subventions publiques — qu’elles proviennent de l’État, de l’Union européenne ou des collectivités — ne sont mobilisables que dans les zones où le marché ne déploie pas spontanément.
- Lorsqu’un opérateur privé s’engage à couvrir une zone à ses frais, cette zone sort de facto du périmètre éligible aux aides.
- Financer une infrastructure concurrente dans une zone déjà couverte serait assimilé à une distorsion de concurrence.
C’est exactement ce que l’État a appliqué à Mayotte : Orange couvre les cinq communes les plus peuplées sans demander un euro de subvention publique. Dès lors, le financement public de Mayotte THD sur ces mêmes zones ne peut plus être justifié.
On retrouve une logique similaire dans d’autres dynamiques d’infrastructure internationale : la manière dont les câbles sous-marins sont déployés en zones stratégiques obéit souvent aux mêmes arbitrages entre rentabilité privée et intérêt général, comme en témoigne la Turquie qui déploie son réseau GTH en Méditerranée orientale.
Ce que Mayotte THD perd — et ce qu’il reste
L’équilibre économique du modèle de Mayotte THD reposait sur la péréquation. Sans les zones urbaines rentables, le financement de la couverture rurale devient mécaniquement plus difficile.
| Zone | Opérateur désigné | Statut des subventions publiques |
|---|---|---|
| Mamoudzou, Koungou, Tsingoni, Pamandzi, Dzaoudzi | Orange | Non éligibles (opérateur privé actif) |
| Zones rurales et communes moins denses | Mayotte THD (DSP révisée) | Maintenues sous conditions de révision du périmètre |
| Ensemble de l’archipel (objectif initial) | Mayotte THD (DSP initiale) | Compromis par l’arbitrage de mars 2026 |
Le projet d’origine — fibre partout, au même tarif pour tous — reste théoriquement atteignable, mais son calendrier et son financement doivent être entièrement recalculés. Les 26,5 millions d’euros que le département devait débourser ne suffiront plus si le périmètre de la DSP est réduit sans rééquilibrage des contributions.
Mayotte THD s’appuyait sur un savoir-faire éprouvé : à La Réunion, le groupe Océinde a été le précurseur de la fibre optique sous l’enseigne Zeop, et l’expérience de Réunion THD devait servir de modèle. Ce capital d’expertise reste intact — c’est l’équation financière qui a volé en éclats.
⚠️ Attention : La révision du périmètre de la DSP ne signifie pas l’abandon du projet de couverture totale de Mayotte. Elle impose en revanche une renégociation des financements, dont l’issue reste incertaine à la date de publication de cet article.
Le paradoxe d’un territoire sous-connecté
Mayotte reste, en 2026, l’un des départements français les plus en retard sur le plan de la connectivité numérique. La fibre optique n’y était jusqu’ici qu’une promesse. L’urgence de la couverture haut débit est d’autant plus réelle que l’archipel fait face à des défis économiques et sociaux considérables — et que l’accès au numérique conditionne de plus en plus l’accès aux services publics, à l’emploi et à l’éducation.
C’est précisément ce contexte qui rendait le projet de Mayotte THD si attendu : couvrir les zones rurales là où aucun opérateur privé ne ira jamais de lui-même. L’arbitrage de Matignon préserve la logique budgétaire nationale, mais il transfère sur la DSP révisée — et sur le contribuable mahorais — la charge de trouver un nouveau modèle viable pour les zones délaissées par le marché.
La question qui demeure, concrète et sans réponse définitive : dans combien d’années un habitant de Grande-Terre, loin des communes les plus denses, pourra-t-il enfin accéder à la fibre optique ?

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